Créateur du ciel et de la terre

« Tu fis la lune qui marque les temps
et le soleil qui connaît l’heure de son coucher » (psaume 103,19).

Ce psaume hébreu est inspiré d’un hymne égyptien au dieu soleil. Il en reprend plusieurs formulations, tout en en changeant complètement la portée : le soleil n’est pas Dieu ; il est sa créature, un luminaire qui lui rend gloire.

« En tant qu’enfant de Dieu, je sentis que tout ce que possède le Père céleste est mien. Je sentis que tout ce qui existe, est mien, mais je n’avais de cela aucun désir, car Dieu seul me suffit » (Faustine, Journal).

« L’homme est créé pour louer, honorer et servir Dieu, notre Seigneur, et, par ce moyen, sauver son âme. Et les autres choses qui sont sur la terre sont créées à cause de l’homme et pour l’aider dans la poursuite de la fin que Dieu lui a marquée en le créant. D’où il suit qu’il doit en faire usage autant qu’elles le conduisent vers sa fin, et qu’il doit s’en dégager autant qu’elles l’en détournent. Pour cela, il est nécessaire de nous rendre indifférents à l’égard de tous les objets créés, en tout ce qui est laissé au choix de notre libre arbitre et ne lui est pas défendu; en sorte que, de notre côté, nous ne voulions pas plus la santé que la maladie, les richesses que la pauvreté, l’honneur que le mépris, une longue vie qu’une vie courte, et ainsi de tout le reste ; désirant et choisissant uniquement ce qui nous conduit plus sûrement à la fin pour laquelle nous sommes créés » (Ignace de Loyola, Principe et Fondement, dans Exercices spirituels, n°23).

Pénuël face-à-face avec El

Cette nuit-là, quels combats… Comme Jacob dans son Pénuël / face-à-face avec El (Genèse 32, 31), sur cette colline de con-frontation / front contre front. Au départ, quel charivari chaotique : de mon humanité blessée et limitée, tout ce qui sort se plaint dans ses douleurs… Peut alors commencer, dans les profondeurs, la lente transfusion sanguine : goutte à goutte qui renouvelle en douceur tout le système, jusqu’à l’aube : je suis à nouveau, je suis qui je suis, enfant de Dieu. L’accueil de ma divine filiation est re-création et engendrement de vocation. Tout redevient possible, simple, ouvert, paisible. Il y eut un soir de noir, il y eut un matin de bien. Dans le monde arabe, bon-jour = sabah-al-rer = matin de bien !Voici le vitrail de la colline de Pénuël, projet communautaire à côté de chez moi où je souhaite que nous passions
des con-traintes fraternelles
à la Vie fratéternelle :

GRAND HYMNE égyptien au dieu soleil et psaume 103

Morceaux extraits du psaume 103 :
01 Bénis le Seigneur, ô mon âme ;
     Seigneur mon Dieu, tu es si grand !
     Revêtu de magnificence,
02 tu as pour manteau la lumière !
     Comme une tenture, tu déploies les cieux,
04 tu prends les vents pour messagers,
     pour serviteurs, les flammes des éclairs.
05 Tu as donné son assise à la terre :
     qu’elle reste inébranlable au cours des temps.
19 Tu fis la lune qui marque les temps
      et le soleil qui connaît l’heure de son coucher.
20 Tu fais descendre les ténèbres, la nuit vient :
      les animaux dans la forêt s’éveillent ;
22 Quand paraît le soleil, ils se retirent :
     chacun gagne son repaire.
23 L’homme sort pour son ouvrage,
     pour son travail, jusqu’au soir.
30 Tu envoies ton souffle : ils sont créés ;
     tu renouvelles la face de la terre.
33 Je veux chanter au Seigneur tant que je vis ;
     je veux jouer pour mon Dieu tant que je dure.
34 Que mon poème lui soit agréable ;
    moi, je me réjouis dans le Seigneur.

Ce psaume, vieux de plus de 2000 ans, s’est inspiré du GRAND HYMNE égyptien au dieu soleil, qui est, lui, vieux de 3400 ans, dont voici le début et la fin :
« Tu te lèves beau dans l’horizon du ciel,
Soleil vivant, qui vis depuis l’origine.
Tu resplendis dans l’horizon de l’est,
Tu as rempli tout pays de ta beauté.
Tu es beau, grand, brillant. Tu t’élèves au-dessus de tout pays.
Tes rayons embrassent les pays, jusqu’aux confins de ta création.
[…]
Tu resplendis, et ils vivent ; tu te couches et ils meurent.
Toi, tu as la durée de la vie par toi-même, on vit de toi.
Les yeux sont sur ta beauté jusqu’à ce que tu te couches ».

Tendre la joue en cas de cambriolage

Le cardinal viennois Christoph Schönborn (1945- ) a écrit en 2003 : « Le policier qui barre la route au cambrioleur dans une banque, n’a pas le droit de lui tendre l’autre joue. Il doit l’arrêter, à l’aide de son arme s’il le faut. J’ai le droit de me défendre par des moyens légitimes contre un tort qui m’est fait. Mais la question de Jésus vise notre cœur : réclames-tu ton droit avec des sentiments de vengeance ?  » Son commentaire est typiquement augustinien : l’évangile de la joue tendue en appelle à une non-violence de cœur, qui oriente les esprits, qui inspire, mais pas à une non-violence en actes. On doit dans certaines situations être violent mais avec une intention droite et sans sentiment de vengeance. Une telle pensée pense la force policière en contradiction avec la joue tendue, à cause du fait qu’elle range exclusivement cette page d’évangile du côté d’un amour d’oblation qui se sacrifie. Quels nombreux dommages cette lecture d’évangile entraîne !

À l’opposé, une fois que tendre l’autre joue est reçue comme une invitation à faire preuve d’un à propos et d’une créativité tels qu’on fait déboucher le cambriolage sur l’issue la plus juste et bonne possible, disparait alors l’opposition entre réalisme et évangile ; les deux s’articulent très bien. Tant dans la gestion constructive des conflits que dans l’évangile de la joue tendue, le défi est de parvenir à mobiliser toutes ses facultés pour trouver le meilleur moyen d’arrêter effectivement ce cambriolage. L’Évangile apporte un « plus » dans ce processus d’apprentissage multidimensionnel, notamment en allant à la racine des blocages, dans le regard porté sur l' »ennemi ». « Tends l’autre joue » signifie : regarde-le en frère, rejoins-le au cœur de son humanité, trouve les gestes, paroles et regards qui vont ouvrir sa conscience, établis un contact avec son âme, ne l’enferme pas dans tes jugements, ne te donne pas le droit de le punir. Un policier qui croit avoir reçu un mandat divin pour punir et réprimer les méchants va alimenter l’escalade de la violence. Il obtiendra de meilleurs résultats s’il apprend à intervenir dans l’esprit de protéger les victimes plutôt que de réprimer l’agresseur, et même à déployer ces énergies de protection jusqu’à celui-ci. Une autre croyance à travailler est de nous sentir fort grâce à notre arme, de croire que notre force vient d’elle, de placer notre confiance en elle. À vrai dire, le plus souvent, nous brandissons et agitons une arme plus par peur, dans le stress, que par stratégie bien pensée. Et à quoi cela conduit-il de menacer ainsi un malfaiteur plus violent et plus décidé à l’être que nous ? L’agressivité négative due au stress n’est pas bonne conseillère. Nous avons à être initiés à la gestion des émotions fortes que provoque une pareille situation, et d’abord à la gestion des émotions en amont d’une situation exceptionnelle. 

Il y a là tout un programme de vie, un long cheminement d’intégration existentielle de ces divers registres : la lucidité d’un savoir, la compétence d’un savoir-faire et la sagesse d’un savoir-être. Une défense efficace intègre la mobilisation de toutes ces facultés, qui sont des forces non négligeables dans le dénouement heureux d’une crise ! En cas de conflit, l’Évangile peut avoir sa place parmi les diverses ressources stimulant la création à la fois intelligente et généreuse d’alternatives. Jésus a tant de choses à dire au policier qui doit gérer une agression, sur la force véritable qui se joue d’abord dans la bienveillance du cœur, dans l’inventivité de l’imagination, dans la lumière du regard qui renvoie à une confiance fondamentale et à cette force tranquille de celui qui se sait enfant bien aimé du Père-Créateur de tous… Les porteurs de cette interprétation de l’évangile de la joue tendue interpellent les hommes d’Église dans leur ministère d’enseignement de la Parole. Ils aimeraient que le Magistère reconnaisse aujourd’hui plus explicitement que de telles actualisations éclairent les policiers mieux que la parole du cardinal Schönborn qui oppose l’intervention des forces de l’ordre à cette page d’évangile, en disqualifiant cette dernière.  

Extrait de mon livre La non-violence évangélique et le défi de la sortie de la violence, p. 260.

Le carême pas par obligation mais poussés du dedans

Bon ramadan, sœurs et frères musulmans.
Bon carême, sœurs et frères chrétiens.

Je nous souhaite de vivre le carême non par obligation ni par plaisir, mais poussés du dedans, comme un appel à nous recentrer sur l’essentiel. Je nous souhaite de plonger dans le dépouillement du carême par une motion intérieure, une décision libre et autonome, comme celle de Jésus quand il s’exclame : « Ma vie, nul ne la prend, je la donne ». Et quelle surprise quand elle lui sera redonnée plus encore !

J’ai envie de vivre le carême car j’ai envie d’être en mesure de suivre quelque peu la plongée de Jésus dans le dépouillement extrême, dans cette Pâque-passage où tout semble perdu, où Plus encore est finalement donné.

Peut être une image de 3 personnes et texte qui dit ’deux solidarité à Lecarême nous invite point remettre à demain mains mains sociale, justice Stenne’

La joue tendue mal comprise

Comprenant que la joue tendue (Mt 5,38-42) est un appel à ne pas résister, à renoncer à ses droits propres, à supporter patiemment l’injustice, les coryphées de la Tradition ont été obligés de limiter la non-violence évangélique du mieux qu’ils pouvaient :

1) Oui à l’esprit évangélique mais en assurant une défense efficace, pense Augustin. Alors que l’Église devient religion officielle de l’Empire, il organise la solution intériorisante qui distingue les actes des intentions : les commandements de Mt 5,38-42 adressés à tous ne nous enseignent pas le comportement à avoir mais seulement « l’esprit » dans lequel nous devons nous défendre. Ces textes ne disent pas : « laissez les méchants faire » mais bien « corrigez les méchants, tout en les aimant pleinement, dans l’intention droite de votre cœur ».

2) Oui à la joue tendue mais pas pour tous, se dit Thomas d’Aquin, en reflétant bien l’esprit de son temps. À l’époque médiévale qui marque nettement les différences entre les clercs et les laïcs, Mt 5,38-42 s’applique différemment aux uns et aux autres : commandement pour ceux qui ont tout quitté pour témoigner anticipativement du Royaume, conseil de perfection subordonné au devoir de défendre son prochain pour ceux qui ont la charge de protéger leur famille, leur entreprise, leur pays. Les religieux peuvent témoigner de cet amour radical qui va jusqu’à donner sa vie pour son ennemi, tandis que c’est en défendant leurs proches que les laïcs exercent leur vocation d’amour. C’est la solution de la vocation personnelle et libre.

3) Oui à ce précepte impossible mais par grâce et seulement pour les chrétiens dans leurs relations interpersonnelles, affirme Luther. La Réforme protestante se centre sur le Sauveur, seul apte à donner la grâce d’accomplir ce qu’il demande en Mt 5,38-42. C’est la solution christologique. Mt 5,38-42 énonce des commandements pour tout chrétien, qu’il soit clerc ou laïc. Mais ils valent seulement dans le rapport de chrétien à chrétien, honorant le Royaume de Dieu qui vient en Christ. Ils ne valent pas, comme tels, pour les gouverneurs, les juges, les dirigeants économiques dans l’organisation de la Cité.

Ces trois théologies qui expriment l’idéal de la société dans laquelle elles sont produites, s’accordent sur le schéma : oui autant que possible aux préceptes évangéliques de non-violence en Mt 5,38-42 mais il faut en limiter les destinataires et/ou le caractère obligatoire et/ou la portée du champ d’application, vu la nécessité de protéger les innocents contre la violence et de résister à l’injustice. D’où le dilemme qui s’est posé à toute pensée chrétienne au cours de ces deux millénaires, entre d’une part le devoir d’assistance et de protection de son prochain et d’autre part la fidélité à la non-violence prônée par Jésus dans ses paroles comme dans ses actes. Ambroise de Milan parle déjà au IVe siècle de ce conflit de devoirs pour tout chrétien, que le jésuite Joseph Joblin reprend : ou bien il observera le précepte selon lequel il doit s’abstenir de toute violence mais il manquera à l’obligation qui est la sienne de venir en aide à la victime de l’agression injuste (cela sous peine de devenir complice de l’injuste agresseur) ; ou bien il mettra sa force à la disposition de la victime de l’injustice et il manquera au précepte de non-violence contenu dans l’Évangile.

De nos jours, les ressources en gestion des conflits révèlent que ce dilemme est très mal posé. Voir le schéma ci-dessous : quitter le dilemme traditionnel car la meilleure défense possible n’est pas dans la contre-agression ni dans la passivité, elle est dans une mobilisation de nos meilleures forces vives et une optimisation des ingrédients dénouant effectivement la crise. Et, côté Évangile, si on comprend que la joue tendue est un appel à résister, à se battre contre l’injustice en prenant une initiative déroutante qui ne tombe pas dans le piège de la contre-violence, mais qui enraye effectivement la domination, alors devient possible une théologie de la paix juste intégrant tant les trésors de l’Évangile que les savoir-faire en gestion constructive des conflits. Voir mon livre La non-violence évangélique et le défi de la sortie de la violence.

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« On vous a dit… Moi, je vous dis… »

« Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens… . Or moi, je vous dis… » est le refrain qui rythme Mt 5, 21-48, avec six couplets, qui disent crescendo : la loi dit non à toutes les formes de violence, du plus proche au plus lointain, de celles que nous faisons subir aux autres (meurtre, mensonge, concupiscence) à celles que nous subissons des autres (5ème et 6ème antithèses). Jésus accomplit la loi, il la fait tenir debout à partir de sa racine, il l’établit définitivement selon son intention propre : « Il a été dit…, moi je donne le sens fondamental », à partir de la justice du Royaume du Père (ce sont les 3 mots qui reviennent le plus dans ce ‘Sermon sur la montagne’, en Mt 5, 6 et 7). Que nous soyons tous ses filles et fils, donc frères et sœurs change radicalement les relations entre humains…

Les six antithèses, les six racines fonctionnent toutes selon le même mouvement : « Pas seulement le meurtre mais déjà les jugements diabolisant l’autre et les paroles de haine qui y conduisent. Pas seulement la finalité de la justice, juste œil contre œil, mais encore l’importance de choisir d’autres moyens que la violence. Non seulement un combat juste mais déjà les moyens d’une paix juste. Non seulement la vérité sur l’idéologie guerrière du voisin qui nous agresse mais déjà un regard d’amour de l’ennemi.

Hélas, les théologiens jusqu’au 20ème siècle ont compris que la joue tendue était un appel à ne pas résister, à renoncer à ses droits propres, à supporter patiemment l’injustice. Comme cette non-violence-là est socialement et politiquement impraticable, il est logique et sage de limiter sa portée et d’en dénier le caractère obligatoire et collectif. Cette constante interprétation a ainsi mis en place le schéma : « oui à la non-violence évangélique mais pas dans certains cas », mouvement très différent du « non seulement… mais déjà et encore… ». D’où les apories dans la conciliation entre un tel amour oblatif qui se sacrifie et une politique de la Cité réaliste.

Tout change si l’Évangile de la joue tendue invite à résister avec réalisme, lucidité et amour ! Alors, il peut inspirer une politique responsable. Ce fut l’objet de mon doctorat en théologie. Assurément, non seulement le laisser-faire est toxique, la passivité fait le lit des abus de pouvoir des ‘méchants’, sans scrupules, mais encore la résistance à l’oppression a intérêt à inventer des alternatives à la violence…

Jésus non-violent plus révolutionnaire que les révolutionnaires

Jésus ne s’est pas attaqué frontalement à l’oppression politique de l’envahisseur romain ni à l’esclavage socioéconomique. Mais il en a sapé les fondements, il a été à la racine des dominations des uns sur les autres, pour toucher nos consciences et nous faire lâcher, à partir de nos cœurs, nos abus de pouvoir et nos violences structurelles. Le ferment de sa bonne nouvelle a mis quelques générations pour subvertir l’Empire romain mais il l’a subverti… En ce sens, Jésus radicalement non-violent est plus révolutionnaire que les révolutionnaires !

Le fin mot de l’histoire, c’est que son Père est juste ET miséri-cor-Dieu : Dieu penché avec son cœur sur nos misères. Et il nous invite à la
conversion : choisir de Lui faire confiance, croire en son infinie
patience et miséricorde, à la radicale bienveillance de  son dessein.

Notre conversion, au cours de ce carême, ne porte pas d’abord sur ce que nous faisons mais sur ce que nous pensons, comment nous nous représentons Dieu. Il nous dit que, malgré les apparences d’une efficacité de surface et à court terme, le radical retournement des cœurs humains a le pouvoir de changer la face du monde. Le croyons-nous ?

Le printemps n’est pas seulement le bon moment pour les stratèges de lancer une opération militaire contre le peuple voisin, c’est aussi chaque année, notre montée résolue vers Pâques, mort et résurrection. Bon carême, bon car-aime, dans la paix et la détermination d’une paix juste !

Pendu perdu retrouvé

« Je suis très touché par un chapiteau médiéval qui se trouve dans la Basilique Sainte Marie-Madeleine à Vézelay, en France, où commence le Chemin de Saint-Jacques de Compostelle. Sur ce chapiteau, d’un côté il y a Judas pendu, les yeux ouverts, la langue dehors, et de l’autre il y a le Bon Pasteur qui l’emmène avec lui. Et si nous regardons bien, attentivement, le visage du Bon Pasteur, les lèvres d’un côté sont tristes, mais de l’autre côté elles arborent un sourire » (Pape François).

Tends l’autre joue, ne rends pas coup pour coup

Dans mon livre Tends l’autre joue, ne rends pas coup pour coup. Mt 5, 38-42, non-violence active et Tradition, Éd. Lumen Vitae & Sortir de la violence, 2008, 259 pages, j’ai mené une solide exégèse (académiquement reconnue) de la péricope Mt 5,38-42, notamment une longue Auslegungsgeschichte (étude historique de son interprétation), au terme de laquelle je conclus que l’interprétation classique selon laquelle ce serait un appel à ne pas résister trahit le mouvement des 6 antithèses (On vous a dit… Moi, je vous dis…; non seulement… mais encore…). Bref, sans développer ici, dans cette antithèse, Jésus appelle non seulement à résister pour la justice mais encore d’une manière spécifique : par d’autres moyens que la violence. En trois exemples incisifs, il propose des initiatives déroutantes retournant le système injuste contre lui-même, ce qui a pour effet de le subvertir de l’intérieur. En très résumé, tendre la joue signifie pour le subalterne non pas laisser faire et fermer les yeux mais au contraire empêcher une deuxième gifle du même ordre et amener le maître qui profite de son bon droit à ouvrir les yeux sur son abus de pouvoir social. Laisser son manteau quand l’huissier de justice vous prend tout jusqu’aux sous-vêtements, c’est se retrouver nu : de quoi toucher la conscience du riche sans scrupules, qui profite de son bon droit économique de créance. Faire mille pas de plus aux côtés d’un agent d’occupation qui profite de son bon droit de réquisition interpelle cet agent qui peut être convoqué par son supérieur pour rendre compte d’avoir dépassé la borne (plantée tous les mille pas sur les Viae Romanae) ; c’est donc une manière originale de contester avec amour ce droit que s’offre la puissance coloniale.

Dans les trois cas, Jésus enjoint ses disciples à inventer une initiative déroutante qui ne tombe pas dans le piège de la contre-violence, mais qui enraye effectivement le jeu de pouvoir logé dans la pratique admise mais injuste.

Jésus n’a pas été un politicien et il refuse tout messianisme politico-religieux. Mais il ne fuit pas le conflit ; il crée même la confrontation. Il est assertif, franc et combatif. Le ferment de l’évangile a mis quelques générations pour subvertir l’Empire romain mais il l’a révolutionné ! Car Jésus a sapé les fondements même de la domination des uns sur les autres, de l’esclavage, de l’oppression politique et économique. En ce sens, dans sa redoutable force non-violente, Jésus est plus révolutionnaire que les révolutionnaires.

Comprendre l’Évangile comme un appel à ne pas résister est à l’origine des nombreuses apories dans l’articulation de l’Évangile au réalisme politique (oui à l’Évangile mais pas…).

« Renoncer à l’usage de la force » est une formule inadéquate qui crée le dilemme entre force (sous-entendue violente) ou non-force (sous-entendue non-violente ; à vrai dire, passivité). Le défi est d’optimiser le déploiement des forces sociales, économiques, culturelles, politiques, etc., qui font effectivement reculer le seuil des violences légitimées en « dernier recours ». Voir là mon livre La non-violence évangélique et le défi de la sortie de la violence.