« Une pièce sans livres, c’est comme un corps sans âme » (Cicéron).
« Enfant, j’ai découvert les livres comme on regarde par la fenêtre, la nuit, des gens qui ne se savent pas observer. J’avais trouvé là des objets au pouvoir envoûtant, comme les lunettes qui déshabillent ou la DeLorean. Dans ma tête, les livres étaient des talismans qui nous rendaient un peu plus que vivant.
[…] Comme si on lisait pour fuir la vie. Je crois plutôt qu’on lit pour la regarder dans les yeux, bien en face. Avec ce qu’elle a de cruel, de scandaleux, d’électrisant. […] Je nous devine nombreux à la chercher cette énergie durable, ce remède à l’indifférence » (Blandine Rinkel, Droit dans les yeux ; j’ai transcrit son oral).
« Loin des vieux livres de grammaire Écoutez comment un beau soir Ma mère m’enseigna les mystères Du verbe ‘être’ et du verbe ‘avoir’… Parmi mes meilleurs auxiliaires Il est deux verbes originaux Avoir et Être étaient deux frères Que j’ai connus dès le berceau. Bien qu’opposés de caractères On pouvait les croire jumeaux Tant leur histoire est singulière Mais ces deux frères étaient rivaux. Ce qu’Avoir aurait voulu être Être voulait toujours l’avoir À ne vouloir ni dieu ni maître Le verbe Être s’est fait avoir. Son frère Avoir était en banque Et faisait un grand numéro Alors qu’Être, toujours en manque Souffrait beaucoup dans son ego. Alors qu’Être toujours en manque Souffrait beaucoup dans son ego Pendant qu’Être apprenait à lire Et faisait ses humanités. De son côté sans rien lui dire Avoir apprenait à compter Et il amassait des fortunes En avoirs, en liquidités. Pendant qu’Être, un peu dans la lune S’était laissé déposséder Avoir était ostentatoire. Dès qu’il se montrait généreux Être en revanche, et c’est notoire Est bien souvent présomptueux. Avoir voyage en classe Affaires Il met tous ses titres à l’abri Alors qu’Être est plus débonnaire Il ne gardera rien pour lui. Alors qu’Être est plus débonnaire Il ne gardera rien pour lui Sa richesse est tout intérieure Ce sont les choses de l’esprit. Le verbe Être est tout en pudeur Et sa noblesse est à ce prix… Un jour à force de chimères Pour parvenir à un accord Entre verbes ça peut se faire Ils conjuguèrent leurs efforts Et pour ne pas perdre la face Au milieu des mots rassemblés Ils se sont répartis les tâches Pour enfin se réconcilier. Le verbe Avoir a besoin d’Être Parce qu’être c’est exister Le verbe Être a besoin d’avoirs Pour enrichir ses bons côtés Et de palabres interminables En arguties alambiquées Nos deux frères inséparables Ont pu être et avoir été » (Yves Duteil).
Voici ce qu’écrit un Qatari (né en 613 à Beit Qatrayé, situé dans l’actuel Qatar) : « La miséricorde est une flamme qui embrase le cœur pour toute la création, pour les hommes, pour les oiseaux, pour les animaux, pour les démons et pour tout être créé. Quand le miséricordieux les voit, ses yeux répandent des larmes, à cause de l’intense miséricorde qui étreint son cœur. Son cœur devient humble et il ne peut plus supporter de voir la plus petite offense, fait à une créature » (le moine Isaac de Ninive, connu aussi sous le nom de Saint Isaac le Syrien).
« Notre plus grand défi du jour : trouver les moyens de provoquer une révolution du cœur, une révolution qui démarre avec chacun.e de nous » (Dorothy Day).
« Quelques milliards de crève-la-faim Et moi, et moi, et moi Avec mon régime végétarien Et tout le whisky que je m’envoie J’y pense et puis j’oublie C’est la vie, c’est la vie » (Jacques Dutronc).
Les Grecs divisent le réel et Descartes divise la difficulté en petites parcelles. François Jullien les perçoit œuvrer en bouchers de l’être, découpant le réel comme un boucher dépèce sa carcasse de viande. Il aime la pensée chinoise nous invitant à d’autres types de découpe : suivre les clivages de la vie, selon les veinures. En chinois, « li » désigne la raison et la veinure du jade. « Raisonner, li, c’est travailler le jade », disait déjà Xu Shen il y a un bon 1900 ans. On polit la pierre précieuse pour bien faire apparaître sa veinure et ensuite on peut la tailler, en épousant ses configurations, en respectant ses fissurations intimes et son unité interne. C’est cela, l’opération de la cliver, de façon à ne pas la casser : suivre sa ramification intérieure, ce qui l’a structuré de l’intérieur. La pensée chinoise nous prie d’accompagner le feuilleté intime des choses et d’accueillir les flots du Vivant, pour mieux les pénétrer et les travailler.
Feuille de Nénuphar géant
Là où la raison cartésienne applique d’en haut son quadrillage géométrique au monde, la raison chinoise cherche une connivence avec le matériau dont il s’agit de suivre les fibres. Là où l’Occident cherche la vérité, le taoïsme a soif de mettre en évidence les linéaments du tao = la « Mère du monde », le principe qui engendre tout ce qui existe, la force fondamentale qui coule en toutes choses de cet univers. On n’explique pas du dehors, on épouse du dedans, on respecte une configuration dont on suit les veines et dont on respire les souffles.
Pour aller plus loin, François Jullien, Ce point obscur où tout a basculé, L’Observatoire, mars 2021.
« […] L’artiste fait jaillir des sources qui rafraîchissent le corps et l’âme dans leur unité : « posséder la vérité dans une âme et un corps », comme l’écrit Rimbaud à la dernière ligne d’Une saison en enfer. L’art vrai et libre, quel qu’il soit, nous conduit à notre vérité. […] Chez François Cheng, lecteur de la pensée européenne et de la pensée chinoise, immergé dans la pratique artistique de l’Orient et de l’Occident, le don de sourcier du poète, du calligraphe et du peintre qu’il est, est nourri du sentiment d’unité et de mobilité universelles qui anime la pensée chinoise. Il essaye de partager les fruits de deux quêtes immenses qui se sont croisées en lui, et qui sont appelées, s’il plaît aux hommes comme à Dieu, à se rencontrer et à collaborer. […] Dans ses Pensées, Pascal note brièvement : « Moïse ou la Chine ». Le « et » serait aussi juste. […] L’élan des sciences et des techniques, la ferveur démocratique pour l’égalité et la liberté sont saluées comme des acquis positifs dont il faut prendre soin. Mais le monde de la science n’épuise pas la richesse du monde créé, que François Cheng poète sait rendre sensible au cœur battant, à l’œil ouvert et amoureux de sa beauté. S’ouvrir à la sagesse chinoise, riche de sa triple expérience confucéenne, taoïste et bouddhiste, donne cette distance avec nous-mêmes qui permet de voir les impasses et les amnésies de l’humanité occidentale (Jean de Miribel et Léon Vandermeersch, Sagesse chinoise, une autre culture, Le Pommier, 2010). Henri de Lubac rapporte dans Catholicisme ce propos d’un jésuite chinois : « Vous ne comprendrez pleinement la Bible que lorsqu’elle aura été traduite en chinois. » Aux chrétiens de se saisir de ce point d’Archimède pour que le bâton de la Croix du Christ fasse entrer leur Église qu’ils confessent « catholique », c’est-à-dire universelle, dans la rencontre des cultures, qui est notre avenir commun et leur mission.
– Ce statut de « passeur » est-il l’explication de son immense succès en librairie et plus largement de sa popularité ? – François Cheng est devenu ce passeur entre deux rives, ou plutôt, ce constructeur de pont qui n’abolit pas les différences, qui lui semblent si précieuses, entre les deux rives, mais qui facilite et donc hâte la rencontre et la découverte de soi dans l’autre. De la rive chinoise vers l’occidentale, le passage est peut-être encore plus difficile et compliqué que de chez nous là-bas. Son nom en est devenu le symbole puisque, comme il l’a écrit dans son court ouvrage Assise, une rencontre inattendue, ce paysage et ce saint européens ont tant compté pour lui révéler qu’il pouvait être lui-même ici comme là-bas » (Antoine Guggenheim, brillant intellectuel prêtre qui a fondé le pôle de recherche du Collège des Bernardins à Paris, et qui fut mon frère de séminaire à Louvain-la-Neuve entre 1986 et 1988). Pour lire tout son article publié dans Le Figaro, le 12 octobre 2022 (que je me suis permis de réduire ici de 55 %), aller sur sa page FB, où il reprend le texte intégral dans son post du 25 octobre.
« Il y a dans le cœur de l’homme je ne sais quoi de désordonné qu’exalte le plaisir et qu’abat la douleur » (Cicéron, De la République).
« Douter de tout ou tout croire sont deux solutions également commodes, qui l’une et l’autre nous dispensent de réfléchir » (Poincaré, La Science et l’hypothèse).
« On naît poète, on devient orateur » (Cicéron, Romain, homme de lettres et de droit, 106 à 43 ante Christum natum).
« C’est avec l’intuition que nous trouvons et avec la logique que nous prouvons » (Henri Poincaré, mathématicien français plutôt carré, 1854 à 1912 post Christum natum).
« Pour tout bagage, on a vingt ans. On a l’expérience des parents. On se fout du tiers comme du quart. On prend le bonheur toujours en retard. Quand on aime c’est pour toute la vie, cette vie qui dure l’espace d’un cri, d’une permanente ou d’un Blue jean. Et pour le reste on imagine » (Léo Ferré, Chanson Vingt Ans).
De la douceur, de la douceur, de la douceur ! Calme un peu ces transports fébriles, ma charmante. Même au fort du déduit parfois, vois-tu, l’amante Doit avoir l’abandon paisible de la sœur.
Sois langoureuse, fais ta caresse endormante, Bien égaux tes soupirs et ton regard berceur. Va, l’étreinte jalouse et le spasme obsesseur Ne valent pas un long baiser, même qui mente !
Mais dans ton cher cœur d’or, me dis-tu, mon enfant, La fauve passion va sonnant l’olifant !… Laisse-la trompeter à son aise, la gueuse !
Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main, Et fais-moi des serments que tu rompras demain, Et pleurons jusqu’au jour, ô petite fougueuse !
Quand quelqu’un est douloureusement visité par la maladie, il a le réflexe de se couper, de se fermer. Il en va de même avec un membre du corps qui se replie sur sa douleur. Quand un de mes membres se coupe ainsi pour se protéger, j’ai appris à le visiter, comme je fais une visite à une personne malade : au début de la rencontre, l’enjeu est de se faire doucement accepter dans l’aire du malade : se mettre à son niveau, accueillir ses douleurs et ses plaintes avec compassion ; s’il s’est renfermé sur lui depuis quelques temps, accepter que sa chambre est ténébreusement sombre et aussi qu’elle sent le renfermé. Une fois bien connectés, mis au diapason, il devient possible d’ouvrir peu à peu et très progressivement les rideaux de la chambre, puis d’ouvrir un peu la fenêtre : apporter l’air frais de dehors, c-à-d partager la vie qui circule en moi ici et maintenant, être moi, tel que moi je suis au cœur de mon cœur, vivant, aéré, lumineusement habité par la Vie… Le membre du corps malade a d’abord pu déposer sa souffrance, il peut ensuite à son rythme se rouvrir à la vie, finalement accueillir la Vie, les cadeaux de Plus grand que lui…
En devenant familier de cette hospitalité qui rebranche les membres de mon corps et ceux de mon cœur aux Sources de Vie, je ne suis plus tombé malade (mon dernier ‘congé maladie’ date d’avril 2001). Je sens les microbes autour de moi et, quand je voyage, quand je suis plus fatigué, ils viennent à moi, ils entrent en moi ; cela réagit dans le nez, la gorge… Il est vital alors de m’arrêter pour vivre un retour à Soi, accueillir chaque organe activé par le début de grippe dans un temps de qualité, lui offrir les relaxations, repos et divers chouchoutages qu’offrent aussi massage, sauna & hammam. Prendre un temps de qualité avec chaque membre, l’un après l’autre, comme un membre éminemment précieux de l’équipage à bord… jusqu’à ce qu’il circule à nouveau pleinement dans ses capacités à recevoir les dons de la Source et aussi à redonner (notamment en laissant aller les toxines, comme le fait chaque expire).
C’est toute une permaculture à l’intérieur de soi qui fait que le rhume / la grippe passe alors son chemin tranquillement, sans s’y installer. Quand le corps est pleinement soutenu par la conscience, en recevant le temps, l’attention et l’énergie de vie nécessaires, il accueille de façon appropriée chaque hôte : les agents pathogènes ne sont que des hôtes de passage, ils ne restent pas quand le système immunitaire est bon. Ils restent davantage là où c’est dégénérescent, sale et/ou désordonné. Tels des éboueurs qui viennent nettoyer et réordonner à la vie. Parfois, il est besoin du sécateur pour émonder ce qui meurt et permettre au vivant de traverser la mort pour mieux renouer avec la vie. Telle est mon expérience, qui m’amène à dire que la maladie qui abat un corps fonctionne assez similairement au péché qui coupe l’âme de la source. Et les remèdes se ressemblent aussi…
Ci-dessous une peinture d’Hélène Avot (http://atelierdubelvedere.fr) : « Marie qui défait les nœuds », que j’accueille en voyant les agents pathogènes à ses pieds… Merci, Hélène, pour ces souffles et-laines de douceur, à la douce heure !
« Le comique ? C’est un monsieur qui prend sur lui certains ennuis pour en débarrasser les autres », dixit Raymond Devos, Belge né le 9/11/1922, donc depuis le 9/11/2022, centenaire dans les airs et nos imaginaires.
Un comique centenaire, dirai-je pour ma part, c’est un monsieur qui s’est rempli les poches de sketchs explosifs de rires qui continuent leurs feux d’artifice longtemps après son incinération…
« Ah ! quel été ! quel été ! quel été ! Il pleuvait tant sur la côte où j’étais ! On sentait bien que l’hiver était proche ! On se baignait les deux mains dans les poches ! La p’tite amie avec laquelle j’étais … Ah ! quel été ! quel été ! qu’elle était moche ! » (Raymond Devos, Les chansons que je ne chante pas).