Tes yeux si profonds

Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire
J’ai vu tous les soleils y venir se mirer
S’y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire

À l’ombre des oiseaux c’est l’océan troublé
Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L’été taille la nue au tablier des anges
Le ciel n’est jamais bleu comme il l’est sur les blés

Les vents chassent en vain les chagrins de l’azur
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu’une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel d’après la pluie
Le verre n’est jamais si bleu qu’à sa brisure

Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée
Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
L’iris troué de noir plus bleu d’être endeuillé

Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
Par où se reproduit le miracle des Rois
Lorsque le cœur battant ils virent tous les trois
Le manteau de Marie accroché dans la crèche

Une bouche suffit au mois de Mai des mots
Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
Trop peu d’un firmament pour des millions d’astres
Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux

L’enfant accaparé par les belles images
Écarquille les siens moins démesurément
Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
On dirait que l’averse ouvre des fleurs sauvages

Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
Des insectes défont leurs amours violentes
Je suis pris au filet des étoiles filantes
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d’août

J’ai retiré ce radium de la pechblende
Et j’ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
Ô paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes

Il advint qu’un beau soir l’univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi je voyais briller au-dessus de la mer
Les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa

(Aragon, Les yeux d’Elsa).

unité ubuntu

« Il y a un ‘nous’, un peuple qui sait qu’il ne parle pas d’une seule voix. Cela peut paraître trivial, mais c’est très difficile à construire. Le seul ‘nous’ viable, à mon sens, est le nous polyphonique : un ‘nous’ capable d’entendre les voix diverses qui le composent. Dans le monde juif, c’est un sujet de tension permanente ! Certains veulent à tout prix s’imaginer un groupe monolithique, uni dans ses pratiques ou ses convictions. […] L’eschatologie renvoie à l’image de la tour de Babel, ou de Sodome et Gomorrhe… c’est-à-dire à des mondes qui s’achèvent, qui ne sont pas la fin du monde, mais la fin d’un monde, à chaque fois reposant sur des enjeux éthiques : Babel s’effondre parce que les hommes ne parlent que d’une seule langue, alors que le projet divin est qu’ils en parlent plusieurs. Quant à Sodome et Gomorrhe, il n’y a pas de faute à caractère sexuel, contrairement à la lecture communément admise : Sodome s’effondre car elle est incapable d’accueillir l’étranger, ne partage plus les richesses, mais les garde pour elle » (Delphine Horvilleur, rabbin en France).

loups dévorant l’âme

« Vous savez bien que les comédiens sont immortels
À quoi bon vous crier ce qui ne peut s’écrire
Que je le porte en moi ce séisme d’aimer
Rien ne peut s’arranger ni s’éteindre avec l’âge
La neige des cheveux n’éteint pas le volcan
Ô long brasier cruel, les loups intérieurs me dévorent
Jusque dans le sommeil où me perce en plein rêve
Leur dent la seule vérité
De vos fauteuils d’orchestre entend-on la chamade
Au fond de l’âme et sous le carton peint du masque
L’homme de douleur
Ici se pose à moi la question de moi-même
J’entends ma voix parler comme si
J’étais l’acteur alors
Que je suis les acteurs
À la fois et vers eux les oreilles de l’ombre
Non pas un spectateur mais l’œil
Multiple de tous ceux que le spectacle tient
Les prisonniers du spectacle et rarement l’un d’eux
S’évade en claquant son fauteuil
À vrai dire ni spectateur ni
Acteur mais l’un et l’autre ainsi
Que dans l’amour le couple et dans
L’eau mon visage profond est celui de l’abîme et si… »
(Louis Aragon, La nuit est à l’étroit, dans son amour passionné pour Elsa Triolet, aussi douloureux que des loups dévorant l’âme, aussi inextinguible qu’un incendie brûlant). 

Jésus a été un bâtard

Illustration : Het Zinneke, aussi appelé Zinneke-Pis ; cette « sculpture de rue » sise rue des Chartreux 35, au centre de Bruxelles, en écho au Manneken-Pis (qui pisse en continu depuis 1619, et son pendant féminin la Jeanneke-Pis, arrivée seulement en 1987).

En dialecte bruxellois, Zinneke désigne à la fois la petite Senne (la rivière qui contournait Bruxelles, plus modeste que la Senne parisienne) et un chien bâtard = un chien sans race ; terme devenu affectueux pour désigner quelqu’un de métissé culturellement.

Bâtard en France : terme ancien pour désigner un enfant né hors mariage (aujourd’hui devenu plutôt insultant) ; Half-caste dans l’héritage colonial anglais ; créole dans les îles.

« Un chercheur américain, Bruce Chilton, a proposé de voir en Jésus un mamzer, c’est-à-dire un bâtard, un impur. Ce statut a des conséquences juridiques sévères selon la loi juive. […] Séparation de la famille, célibat, compassion pour les marginaux, relativisation des règles de pureté : tout cela porte, à mon avis, les stigmates d’une enfance exposée au soupçon d’impureté et d’une volonté de transcender cette exclusion sociale. 

[…] Depuis cinquante ans, les historiens sont unanimes : l’intention de Jésus a été de réformer le judaïsme et non de fonder une nouvelle religion. […] Jésus, juif à 100 %, n’a jamais imaginé sortir du judaïsme – cela n’est pas dans son horizon de pensée, ni mentale ni religieuse – mais le mouvement issu de lui ne pouvait évoluer qu’ainsi. En ce sens, Jésus n’est donc pas étranger à la sortie progressive du judaïsme.   […] Combien ces juifs messianiques, affirmant que l’avenir d’Israël passait par le Christ, ont dû se montrer insupportables pour leurs coreligionnaires ! »

(Daniel Marguerat, exégèse (sérieux expert), interview à propos de son livre Vie et destin de Jésus de Nazareth,

https://www.mondedelabible.com/a-lire-vie-et-destin-de-jesus-de-nazareth-par-daniel-marguerat/).

Ce n’était pas mieux avant

Extraits de Michel Serres dans son essai ‘C’était mieux avant !’ :

« Or, cela tombe bien, avant, justement, j’y étais. Je peux dresser un bilan d’expert.

Chères Petites Poucettes, chers Petits Poucets, ne le dites pas trop à vos vieux dont je suis, c’est tellement mieux aujourd’hui : “Grands Papas Ronchons” qui répètent que tout était mieux avant la paix, la longévité, les antalgiques, la Sécu, l’alimentation surveillée, l’hygiène et les soins palliatifs, ni service militaire ni peine de mort, les voyages, le travail allégé, les communications partagées…  […] Avant, nous gouvernaient Franco, Hitler, Mussolini, Staline, Mao… rien que des braves gens ; avant, guerres et crimes d’État laissèrent derrière eux des dizaines de millions de morts. »

mon territoire sacré en voyage

Pour moi, être seul en voyage,
ce n’est pas renoncer au lien,
c’est avec moi d’abord me sentir bien.

La solitude choisie est un lieu,
un lieu que j’ouvre en moi
pour respirer, me déposer, créer,
un lieu où je peux me relier en vérité,
sans le bruit du monde, sans détour, sans masque.

Prendre le temps d’écouter
ce qui bouge en moi,
à l’intérieur, sans réagir…
et avant d’agir !
Marcher à mon rythme…
Choisir les rencontres
comme les espaces dont j’ai besoin
pour me retrouver,
parfois me relever.

La solitude choisie, un manque ?
Un territoire sacré !
et une manière d’habiter
ma deuxième vie aussi…

C’est ce que j’ai écrit en entendant un partage
de Céline Fauche que je reprends pour l’essentiel.

NB : Me voici en route vers la Région des Grands Lacs pour animer diverses sessions…

Trump Gauche-marre / Trompe cauchemar

« À chaque pulsation de mon cœur,
il m’apparaît de plus en plus clairement
que tu ne peux pas nous aider,
mais que c’est à nous de t’aider
et de défendre jusqu’au bout
la demeure qui t’abrite en nous »
(Etty Hillesum).

De la Doctrine « Monroe » à « Donroe » :
https://www.rtbf.be/article/de-monroe-a-donroe-qu-est-ce-que-la-doctrine-utilisee-par-trump-pour-justifier-l-enlevement-de-nicolas-maduro-11656023

Épiphanie illumination de l’intérieur

« Chaque
enfant qui naît
est un miracle
qui sauve le monde
en y introduisant du neuf »
(Hannah Arendt).

Quel est mon œuf neuf offert au monde ? Belle Épiphanie / illumination personnelle !

« N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais bien le glaive. Oui, je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa maison. Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi » (Matthieu 10, 32-37).
« Voici des versets d’Évangile étonnants, clivants, contradictoires avec le langage chrétien convenu, mais cependant bien réels et incontestables, même si d’aucuns souhaiteraient les effacer de la Bible et les nier. Pourtant, ils existent bel et bien, et ils sont très riches d’enseignements, et porteurs de consolation dans l’épreuve.

Voici donc Jésus qui ne se présente aucunement comme sur une rassurante image sulpicienne, sujet de concorde et de paix béate, mais bien au contraire comme un fauteur de trouble social et même familial, Prophète subversif et clivant. […] La foi donnée par Dieu n’est pas un agréable sédatif inoffensif ! Bien au contraire, celui ou celle que le Seigneur est allé chercher un jour, à sa guise, tout en arrière du troupeau de ses brebis, pour porter sa Parole de feu au monde, celui ou celle-là brûle intérieurement de l’Évangile, et après une lente maturation, atomise sa propre famille en se révélant au grand jour ! » (Véronique Belen, https://www.histoiredunefoi.fr/meditations-bibliques/16123-oui-je-suis-venu-separer-lhomme-de-son-pere-la-fille-de-sa-mere-la-belle-fille-de-sa-belle-mere-on-aura-pour-ennemis-les-gens-de-sa-maison-matthieu-1035-36).

comment sommes-nous sauvés de la violence ?

Ce que la Révélation chrétienne nous apprend,
c’est que 1) la violence n’écrase pas le mal,
elle lui offre plutôt une victoire de plus ;
2) la force qui sauve du mal est d’un ordre
radicalement différent que le fer de la lame de l’épée…

Ci-joint une image d’un archange aux traits féminins,
accompagnant la méditation de Julie Dratwiak :
« Ses ailes déployées, l’ange rappelle que la hauteur
véritable naît d’une descente courageuse dans l’ombre.
Sous son pied, le dragon cesse d’être maître,
il retrouve sa juste place.
Elle avance pieds nus sur la bête vaincue ;
la peur n’a plus de trône.
Et le mystère
Et la victoire
se disent ainsi,
avec grâce,
au point précis où le feu est rendu obéissant »
(Julie Dratwiak, Le Jardin des Oeuvriers).

Sens de mon texte dans l’image : la rose conquiert les cœurs parce qu’elle attire, embellit, émeut, parfume et inspire. Pour ces changements magiques, elle ne passe pas par la conquête impériale et n’entraîne pas la roue infernale des années qui vont de mal en pire quand un empire s’accroche à son pouvoir de domination.