Baudelaire touché par les peuples créoles des îles

Après avoir séjourné à l’île Maurice en juin 1841, Charles Baudelaire arrive à l’île Bourbon (La Réunion), avant de rentrer en « métropole ». Jusqu’à la fin de sa vie, il restera marquée par cette expérience humaine dans ces îles, qu’il a vécue intensément au contact du peuple créole, unique en son genre, aujourd’hui fruit de l’union entre humains d’origines si diverses : chrétiens, hindous, musulmans, bouddhistes…; Français, Africains (de coins très divers du continent), Indiens + Pakistanais, Chinois. Ces deux îles sont des laboratoires d’humanité par cette vie partagée entre humains des principales races et religions de cette planète. Abrégé de l’humanité saisissant !…

Avec La belle Dorothée (ci-dessous), poème en prose rédigé entre 1855 et 1864, Charles Baudelaire célèbre à sa manière l’art de vivre de ces îles en train de sortir difficilement de leur période esclavagiste (abolition en 1835 à Maurice, en 1848 à La Réunion).

Le soleil accable la ville de sa lumière droite et terrible ; le sable est éblouissant et la mer miroite. Le monde stupéfié s’affaisse lâchement et fait la sieste, une sieste qui est une espèce de mort savoureuse où le dormeur, à demi éveillé, goûte les voluptés de son anéantissement.

Cependant Dorothée, forte et fière comme le soleil, s’avance dans la rue déserte, seule vivante à cette heure sous l’immense azur, et faisant sur la lumière une tache éclatante et noire.

Elle s’avance, balançant mollement son torse si mince sur ses hanches si larges. Sa robe de soie collante, d’un ton clair et rose, tranche vivement sur les ténèbres de sa peau et moule exactement sa taille longue, son dos creux et sa gorge pointue.

Son ombrelle rouge, tamisant la lumière, projette sur son visage sombre le fard sanglant de ses reflets.

Le poids de son énorme chevelure presque bleue tire en arrière sa tête délicate et lui donne un air triomphant et paresseux. De lourdes pendeloques gazouillent secrètement à ses mignonnes oreilles.

De temps en temps la brise de mer soulève par le coin sa jupe flottante et montre sa jambe luisante et superbe ; et son pied, pareil aux pieds des déesses de marbre que l’Europe enferme dans ses musées, imprime fidèlement sa forme sur le sable fin. Car Dorothée est si prodigieusement coquette, que le plaisir d’être admirée l’emporte chez elle sur l’orgueil de l’affranchie, et, bien qu’elle soit libre, elle marche sans souliers.

Elle s’avance ainsi, harmonieusement, heureuse de vivre et souriant d’un blanc sourire, comme si elle apercevait au loin dans l’espace un miroir reflétant sa démarche et sa beauté.

À l’heure où les chiens eux-mêmes gémissent de douleur sous le soleil qui les mord, quel puissant motif fait donc aller ainsi la paresseuse Dorothée, belle et froide comme le bronze ?

Pourquoi a-t-elle quitté sa petite case si coquettement arrangée, dont les fleurs et les nattes font à si peu de frais un parfait boudoir ; où elle prend tant de plaisir à se peigner, à fumer, à se faire éventer ou à se regarder dans le miroir de ses grands éventails de plumes, pendant que la mer, qui bat la plage à cent pas de là, fait à ses rêveries indécises un puissant et monotone accompagnement, et que la marmite de fer, où cuit un ragoût de crabes au riz et au safran, lui envoie, du fond de la cour, ses parfums excitants ?

Peut-être a-t-elle un rendez-vous avec quelque jeune officier qui, sur des plages lointaines, a entendu parler par ses camarades de la célèbre Dorothée. Infailliblement elle le priera, la simple créature, de lui décrire le bal de l’Opéra, et lui demandera si on peut y aller pieds nus, comme aux danses du dimanche, où les vieilles Cafrines elles-mêmes deviennent ivres et furieuses de joie ; et puis encore si les belles dames de Paris sont toutes plus belles qu’elle.

Dorothée est admirée et choyée de tous, et elle serait parfaitement heureuse si elle n’était obligée d’entasser piastre sur piastre pour racheter sa petite sœur qui a bien onze ans, et qui est déjà mûre, et si belle ! Elle réussira sans doute, la bonne Dorothée ; le maître de l’enfant est si avare, trop avare pour comprendre une autre beauté que celle des écus !

Baudelaire à l’île Maurice

En route vers Calcutta, Charles Baudelaire met pied à terre à l’île Maurice, le 9 juin 1841. Après une tempête continue de plus de cent heures au large du cap de Bonne Espérance, il n’ira pas plus loin : son navire compte de nombreuses avaries, dont un mât brisé. Son célèbre poème L’albatros vient de ce long temps de traversée, et bien d’autres vers comme : « Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan dans la chambre d’un beau navire » (Un hémisphère dans une chevelure).

Il décrit l’île Maurice ainsi : « parfum exotique, terre magnifique, éblouissante. Les musiques de la vie s’en détachent en un vague murmure. De ses côtes, riches en verdure de toutes sortes, s’exhale, jusqu’à plusieurs lieues, une délicieuse odeur de fleurs et de fruits. »

Morisien, morisienne bizin guetté sa lien-la ek lir sa zistwar la : Emmanuel Richon, Le voyage de Charles Baudelaire aux Mascareignes,  septembre 2004, http://www.potomitan.info/moris/baudelaire/baudelaire3.php.

Dés-alien-nés

« C’est grave de s’obliger à ressembler à tout le monde. Cela provoque des névroses, des psychoses, des paranoïas. C’est grave parce que c’est forcer la nature et aller à l’encontre de ses lois et qui, dans tous les bois et toutes les forêts du monde, n’a pas créé une seule feuille identique à une autre » (Paulo Coelho).

Kali-fi-catifs

« Une belle à la taille svelte
se promène sous les arbres de la forêt,
en se reposant de temps en temps.
Ayant relevé de la main
les trois voiles d’or
qui lui couvrent les seins,
elle renvoie à la lune
les rayons dont elle était baignée. »

« Si vous pensez à elle,
vous éprouvez un douloureux tourment.
Si vous la voyez, votre esprit se trouble.
Si vous la touchez, vous perdez la raison.
Comment peut-on l’appeler bien-aimée ? »

(Maurice Delage, Quatre poèmes hindous).

Une jeune fille habillée sous les traits de la divinité hindoue Kali participe à une procession religieuse pour célébrer le festival « Gajan » à Kolkata.
Une jeune fille habillée sous les traits de la divinité hindoue Kali participe à une procession religieuse pour célébrer le festival « Gajan » à Kolkata (photo de DIBYANGSHU SARKAR )

Les traditions sur les oeufs

L’œuf est un symbole universel du cycle de la vie. Il y a 5 millénaires déjà, les Chinois s’offraient des œufs peints, à l’arrivée du printemps. Chez les Juifs, l’œuf dur fait partie du repas de deuil et du seder de la Pâque. Dans nos contrées, à l’époque où les chrétiens ne mangeaient pas de viande ni d’œuf pendant le carême, les poules continuant à pondre, on accumulait de grandes quantités d’œufs. De quoi, le dimanche de Pâques, cuire, décorer, bénir dans l’église puis offrir autour de soi : une manière de célébrer la joie de recevoir la vie nouvelle ensemble !

Dans des pays comme l’Angleterre et l’Allemagne, les enfants ont la tradition à Pâques de faire rouler les œufs jusqu’au bas de la colline. Dans des pays  de tradition orthodoxe, après la célébration du Samedi saint, deux par deux, munis d’œufs par d’œufs décorés, démuni, on frappe son œuf contre celui de l’autre. Chance bénie pour qui parvient à garder son œuf intact… Version entrechoquante revisitée dans l’image ci-dessous (dont je ne connais pas le dessinateur)…

Joyeuses Pâques !

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Pesach juive

J’ai reçu ce mercredi matin la vidéo ci-dessous d’une amie juive, vivant en Israël et fêtant la Pesach ce mercredi soir. Dans ce cadeau offert par la Philarmonique israelienne, je retrouve le double axe (vertical ET horizontal) de la croix de Vie : les harmoniques de l’âme juivre profondément nourrie à l’Alliance du « Dieu de nos pères » ET la chaleur humaine autour de la bonne table domestique, où se célèbrent dans la fête les connexions fraternelles rendues possibles par la commune reconnaissance du Père.

Que ce trésor de Vie touche aussi les cœurs des Juifs et des Musulmans affectés par les violents affrontements dans la grande mosquée de Jérusalem, en plein Ramadan.

Bon Mercredi Saint !

Prendre le temps d’apprécier la compagnie de ce qui nous entoure

« En chinois, « prendre le temps » s’écrit avec le caractère qui désigne la porte ou la fenêtre. À l’intérieur de cette porte ou fenêtre, il y a le caractère de la lune. Cela signifie qu’il faut vraiment être libre pour prendre le temps de voir la lune et de l’apprécier. Aujourd’hui, la plupart d’entre nous ne dispose pas d’un tel luxe. Nous avons plus d’argent et de confort matériel mais nous ne sommes pas vraiment plus heureux, parce que nous n’avons simplement pas le temps d’apprécier la compagnie de ce qui nous entoure » (Thich Nhat Hanh, La terre est ma demeure).

Plonger dans l’eau glacée

Une poule sort de son poulailler et dit : « brrr, quel froid de canard ». Un canard qui passe lui répond : « Ne m’en parlez pas, j’ai la chair de poule ».

Une vieille habitude russe est de se verser de l’eau froide sur tout le corps, debout sur la neige ; mieux encore, nager dans une eau glacée. Il est vérifié par la science d’aujourd’hui qu’une telle habitude renforce le système immunitaire et procure des bienfaits au corps comme à l’esprit. Une chanson russe le chante :

Закаляйся,
Если хочешь быть здоров.
Постарайся
позабыть про докторов,
Водой холодной обливайся
Если хочешь быть здоров.

Verse de l’eau froide sur toi-même,
si tu veux être en bonne santé.
Fais de ton mieux
pour oublier les médecins,
Verse de l’eau froide sur toi-même,
Si tu veux être en bonne santé.

Dans l’image ci-jointe, je plonge dans l’eau glacée des vers holorimes, cherchant, malgré les fortes contraintes de l’exercice, à dégager des sens dans tous les sens (sensations + signification + direction)… Le chemin de la vie à la Vie se résume en peu de mots = du cœur de pierre au cœur de chair, des métaux froids de nos armes aux connexions chaudes de nos âmes, non ?

Notre prénom nous façonne

En 2017, une étude publiée dans le Journal of Personality and Social Psychology a montré qu’en voyant la photo d’une personne inconnue et en ayant à choisir pour elle entre quatre prénoms communs (du style Aurélie, Émilie, Élodie, Amélie / Pierre, Bruno, Christophe, Philippe), les gens tombent sur le bon prénom bien au-delà de la probabilité de chance. Et les chercheurs de montrer que nous partageons en société un stéréotype de ce qu’est une Amélie ou un Christophe, etc.

Ainsi, notre prénom nous façonne et nous ressemblons physiquement à notre prénom. Notre prénom s’imprime comme un tatouage sur notre visage, de par le poids de la conformité sociale et la motivation inconsciente à adhérer au stéréotype associé à son prénom. Car se conformer aux attentes des autres simplifie les interactions sociales !

Dans l’étude suivante, les chercheurs ont cherché à identifier le portrait-robot d’une personne prénommée x. Amazing !

Pour approfondir, cf. Anne-Laure Sellier, chercheuse en psychologie sociale à HEC Paris, et ses 2 ouvrages de vulgarisation : Le Pouvoir des prénoms et La science des prénoms.