Le texte ci-dessous est un petit extrait de mon article ici disponible :
Et cet article de 5 pages est un tout petit extrait de mon livre La non-violence évangélique et le défi de la sortie de la violence. Théologie pratique et gestion de conflits, 2016 (format A4, 375 pages)., lui-même disponible sur https://etiennechome.site/theologie/.
L’épisode où Jésus bloque les marchands du Temple présente toutes les caractéristiques d’une campagne de non-coopération ! Un exemple parmi d’autres où Jésus a frayé une troisième voie : ni violent, ni passif, activement non-violent !…
D’abord lever un contre-sens induit par l’erreur de traduction de Jérôme. La traduction correcte est : « Se faisant un fouet de cordes, Jésus chassa du Temple et les brebis et les bœufs ». Jésus ne frappe personne. Quant aux animaux qui allaient être égorgés en sacrifice, il leur donne un répit !
Par ailleurs, en lisant cette page d’évangile, le dominicain François Vaillant, habitué à organiser des interventions non-violentes, y retrouve toutes les caractéristiques d’une action directe de désobéissance civile. Jésus ose s’en prendre à un système civil et religieux parfaitement légal, que tous acceptent. Il refuse d’être complice, au risque de lui-même se mettre dans l’illégalité. Il surmonte la peur d’avoir des ennuis. Il cesse de coopérer. Ce jour-là, il a le courage de se confronter à de nombreux marchands, qui ne sont pas des enfants de chœurs. Il ne se résigne pas et il prend des risques. Il s’expose et peut craindre pour sa sécurité. Sa forte détermination est impressionnante, ainsi qu’une grande liberté intérieure.
Marc précise que Jésus était venu dans le Temple la veille, qu’il avait « tout regardé autour de lui » (Mc 11,11). Cette incise dans le texte parle aux militants non-violents qui, avant de mener une action publique, repèrent préalablement les lieux. Pour eux, Jésus n’est pas dans l’improvisation. Il a discerné les enjeux de cette intervention, il a réfléchi à l’initiative de conflit qu’il va prendre. Pendant trois ans, le prophète de Galilée a annoncé la bonne nouvelle de la miséricorde de son Père et de la grâce, comme dit Saint Luc. Le salut est offert gratuitement. Mais le Nazaréen ne se contente pas de prêcher, il agit. Au Temple, convaincre passe par contraindre, mettre des bâtons concrets dans les roues du système : chasser les animaux des vendeurs et renverser les tables des changeurs, c’est les priver des moyens dont ils ont besoin pour leur trafic. Jésus passe de table en table et demande aux vendeurs de colombes d’enlever leurs oiseaux. Ses mouvements créent un remue-ménage et une pagaille générale. Cette mise en scène publique va faire parler le « tout Jérusalem ». Le scandale provoqué par cet acte de sabotage attire l’attention de l’opinion publique sur le scandale de fond : la corruption du Temple. Jésus touche les consciences, ouvre les yeux, fait sortir de la passivité.
Jésus a créé un conflit et organisé une confrontation publique. Il s’attire les foudres des autorités mais il n’y a aucune mention de ce qu’il ait été réprouvé par la foule pour quelque violence. Pour sûr, une tout autre dynamique conflictuelle aurait eu lieu s’il s’était servi du fouet comme d’une arme directement tournée contre les marchands eux-mêmes. Ils auraient alors immédiatement réagi par légitime défense contre la personne de Jésus. Leur riposte aurait très probablement entrainé une escalade, une surenchère. Les disciples présents seraient venus à la rescousse de Jésus. À tout le moins, la police du Temple serait intervenue en urgence pour neutraliser le dangereux agresseur. Juste au-dessus du temple, la cohorte romaine de l’Antonia se tenait, elle aussi, prête à intervenir. En ces temps de fête, elle était chargée de prévenir toute émeute. « Sur le terrain de la violence, Jésus n’aurait certainement pas eu le dernier mot. […] Est-ce par la seule force de son autorité que Jésus a pu convaincre les marchands et les vendeurs de quitter les lieux ? Au demeurant, rien ne prouve que Jésus ait agi seul. Il était accompagné de ses disciples et il est probable que ceux-ci ont participé à l’action. Quand tout a été dit, il y a là une véritable énigme. Peut-être ne s’est-il agi que d’une action symbolique dont les évangélistes auraient rendu compte en forçant le trait ? » (Muller Jean-Marie, Désarmer les dieux, p. 138).
Aux yeux de Jésus, il y a pire encore que la corruption du Temple par un trafic mercantile exploitant le peuple crédule : ce peuple est détourné d’une relation vraie avec son Père. Celle-ci passe par une conversion du cœur et de l’intelligence. « Le Christ poursuit la lutte des prophètes contre les idoles. Ainsi dans la scène des marchands du Temple : en mettant à terre la table des changeurs, il remet droit ce que l’idolâtrie de l’argent avait renversé. La maison de prière (relation à Dieu) était devenue un lieu de marchandisation (où l’argent est Maître). Le geste de Jésus n’est pas violent : il dénonce une violence radicale » (Herr Edouard, Identités, religions et politique, dans Revue Projet, n° 281, juillet 2004, p. 24). Et le combat de Jésus contre le culte sacrificiel en place, va provoquer des réactions violentes de la part des Autorités qui le supprimeront. Marc et Luc disent que « les grands prêtres et les scribes l’apprirent et ils cherchaient comment ils le feraient périr ». Matthieu, le scribe juif, parle de leur indignation. Jésus a connu le même sort qu’un Gandhi, qu’un Martin Luther King, et tant d’autres, qui s’en sont pris au désordre établi.










