
« Vous savez bien que les comédiens sont immortels
À quoi bon vous crier ce qui ne peut s’écrire
Que je le porte en moi ce séisme d’aimer
Rien ne peut s’arranger ni s’éteindre avec l’âge
La neige des cheveux n’éteint pas le volcan
Ô long brasier cruel, les loups intérieurs me dévorent
Jusque dans le sommeil où me perce en plein rêve
Leur dent la seule vérité
De vos fauteuils d’orchestre entend-on la chamade
Au fond de l’âme et sous le carton peint du masque
L’homme de douleur
Ici se pose à moi la question de moi-même
J’entends ma voix parler comme si
J’étais l’acteur alors
Que je suis les acteurs
À la fois et vers eux les oreilles de l’ombre
Non pas un spectateur mais l’œil
Multiple de tous ceux que le spectacle tient
Les prisonniers du spectacle et rarement l’un d’eux
S’évade en claquant son fauteuil
À vrai dire ni spectateur ni
Acteur mais l’un et l’autre ainsi
Que dans l’amour le couple et dans
L’eau mon visage profond est celui de l’abîme et si… »
(Louis Aragon, La nuit est à l’étroit, dans son amour passionné pour Elsa Triolet, aussi douloureux que des loups dévorant l’âme, aussi inextinguible qu’un incendie brûlant).